Interview Franklin Canelos

Franklin Canelos est un économiste spécialiste des questions des dettes des pays en voie de développement. Il travaille au sein du Conseil Latino-Américain des Eglises (CLAI), qui est un partenaire de Pain pour le Prochain. Franklin a été le vice-président de la Commission équatorienne d’audit de la dette publique.

 

Dettes et désendettement en Equateur

Depuis quand travaillez-vous sur la thématique de la dette ?

En 1994, j’ai commencé à m’intéresser à la thématique de la dette africaine et latino-américaine au sein de la Fédération Luthérienne Mondiale à Genève. Puis plus tard au sein du Conseil Latino-Américain des Eglises dès le début des années 2000. La dette a été beaucoup discutée depuis l’an 2000 avec la Campagne du Jubilé pour l’annulation de la dette des pays en voie de développement. Le Conseil Latino-Américain des Eglises s’est ainsi engagé, en partenariat avec Pain pour le Prochain, dans un travail d’information et de sensibilisation sur les méfaits de la dette.

Parlez-nous de votre travail au sein de la « Commission équatorienne d’audit de la dette publique ».

En juillet 2007, le président équatorien Rafael Correa a créé la « Commission équatorienne d’audit de la dette publique », dont j’ai été nommé vice-président. L’Equateur est ainsi le premier pays au monde à avoir analysé sa dette quant à sa légitimité. Nous avons travaillé d’arrache-pied durant de long mois analysant des montagnes de documents, surtout des contrats, couvrant une période de 30 ans. Le Président Rafael Correa a invité tous les membres de la Commission, à plusieurs reprises, tard le soir, dans son bureau du Palais Présidentiel pour s’informer des travaux et nous encourager à continuer les recherches.

Quelles furent les conclusions de la Commission ?

La commission a découvert que de nombreuses dettes ont été contractées pour des projets inaboutis ou pour de l’armement. Certaines dettes ont aussi alimenté la corruption des dirigeants de l’époque.

Les créanciers, surtout des banques nord-américaines, portent aussi une grande part de responsabilité car elles savaient que l’argent des crédits était détourné. De plus, en 1982 la Banque Fédérale de Réserve des Etats-Unis augmenta de manière unilatérale le taux d’intérêt de 6% à 20.5%, provoquant ainsi la crise de la dette durant cette même année. Selon certains indices, il semble que différents dirigeants équatoriens ont ainsi contracté des dettes publiques en favorisant les intérêts de leur propre groupe social et ceux de certaines banques étrangères, au mépris des intérêts du peuple équatorien.

Quelles actions le gouvernement équatorien a-t-il pris sur recommandation de la Commission ?

En novembre 2008, l’Equateur a suspendu le paiement du service de la dette portant sur les crédits illégitimes. Notre Commission a conseillé à l’Etat équatorien de contester les dettes illégitimes devant les tribunaux. Mais le gouvernement a choisi une solution moins radicale. En 2009, le gouvernement équatorien a décidé de racheter les dettes considérées comme illégitimes à 35% de leur valeur initiale, un prix très bas. L’Etat a ainsi acheté les bons, qui avaient une valeur nominale de USD 3 milliards pour un prix de USD 900 millions. Ce rachat lui a permis de réaliser une économie de USD 300 millions par année sur les intérêts à payer pour la dette!

Quelle va être l’utilisation de cet argent économisé ?

Les montants économisés grâce l’audit sont à disposition de l’Etat et peuvent être utilisés pour l’éducation et la santé. Ces 300 millions sont aussi élevés que la totalité de l’aide au développement que reçoit l’Equateur des donateurs internationaux. En réduisant le fardeau de la dette, l’Equateur est davantage en mesure de financer lui-même son développement économique et social.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Un des succès de cet audit est d’avoir montré qu’il est possible pour un pays de se libérer des dettes illégitimes afin d’alléger le fardeau de la dette. Maintenant le Brésil, la Bolivie et le Pérou s’intéressent à répliquer et à adapter cette expérience dans leur propre pays. Ils peuvent compter sur le soutien et l’expertise du Conseil Latino-Américain des Eglises, notamment. Nous avons déjà rencontré des politiciens et des représentants de la société civile de ces pays et aussi développé des documents thématiques afin de leur faciliter le travail.

YM, 16.04.2010.